Deux mois dans une tente bédouine

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Les experts d’éloquence et d’épanouissement parlent souvent de l’importance de savoir comment raconter des histoires sur soi-même. Moi, je ne l’aime pas, parce que je crains devenir comme ces gens-là qui deux ans après une demi-semaine très calme avec le Croix-Rouge en Kenya commencent tous les phrases avec les mots « Quand je travaillais en Afrique… » Mais je sais aussi que je n’ai jamais raconté mes histoires en français. Peut-être le temps est arrivé ?

J’étais arrivée en Jordanie un petit peu en avance de mes collègues finlandais que je n’avais pas encore rencontré. Avant longtemps, nous sommes tous transportés par autobus à notre nouveau chez nous : une tente bédouine de poil de chèvre sur une montagne au milieu du désert où notre espace personnel n’a pas dû passer 40 centimètres de notre lit picot.

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L’intérieur

Quand on est archéologue classique on est assez habitué à ce jeu de Secret Story professionnel : voici ta nouvelle famille pour un à trois mois, au moins un entre eux sera ton patron, tu n’auras aucune vie privée, il y aura des corvées à faire et tu ne pourras pas téléphoner ton chéri.

On s’habitue à ça comme on s’habitue à tout le reste, comme la senteur de chèvre trempé au matin quand la tente est un peu humide. Comme ça m’a manqué !

Quoi vous dire sur mes deux mois dans une tente bédouine ? Sur la travaille, je ne peux pas dire beaucoup. On travaillait sur la montagne où Aaron, le frère de Moïse, est mort pendant l’Exode d’Égypte. On fouillait un monastère dédié à cet Aaron, dans l’ombre d’un sanctuaire musulman d’Aaron. On travaillait du matin jusqu’au soir, six jours par semaine. Chaque matin, truelle en main, je regardais le soleil se lever derrière le weli, le sanctuaire musulman, au sommet.

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Le samedi, nous sommes descendus pour aller plus proche au village et avoir quelques moments symboliques « occidentaux »… boire du Coca Cola, prendre une douche, utiliser d’électricité ou aller à la ville et payer cher pour accéder à nos comptes courriel pour quelques instants. Le dimanche, on a remonté la montagne d’Aaron à pied.

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La hygiène est d’une importance capitale quand on travaille comme nous. Il faut laver ses mains souvent et les désinfecter. En effet, le seul mot finlandais que j’ai appris pendant mes deux mois avec les Finlandais est « käsidesi », désinfectant pour les mains. jordanie5Pour que nous puissions nous laver, des ânes ont dû transporter des grands quantités de l’eau sur une montagne sans sentiers. Comme nous ne pouvions pas boire cette eau, ils ont aussi dû transporter des centaines de litres de l’eau en bouteille chaque semaine.

Les ânes étaient très importants. Ils portaient tout. On a les entendus chaque soir. On a les trouvés dans « la tente de bain » quand on voulait se laver.

Je suis surprise de constater que je n’ai pas beaucoup de photos du thé. Chaque jour on a bu cinq tasses de ce soi-disant thé, ce qui en vérité était plus proche au sirop qu’au thé. Vers la fin, nous n’avons pas compté les jours restants mais les tasses de thé.

Un de nos jours de repos, nous sommes invités à une fête de mariage. Un homme important dans le village a épousé sa troisième femme (à la fois). La chose le plus mémorable est sans doute le plat de résistance : un mélange de riz, chèvre et yaourt servi avec la tête décapitée et cuite d’une chèvre. L’invité d’honneur a été offert le cerveau.

jordanie6Le cerveau d’une chèvre ne m’intéresse pas quand il n’est plus vivant, mais je dois avouer que la viande de chèvre est bonne. Si j’étais toujours intéressée de manger la viande régulièrement j’élèverais peut-être des chèvres.

Quand on parle d’aliments : les Jordaniens, comme beaucoup de gens du Levant, mettent les frites dans le hamburger, entre la viande et le pain. C’est un peu bizarre, mais pas mal du tout, et ça va quand on veut manger quelque chose « de l’occident » pendant sa cinquième semaine de chèvre.

On me demande parfois comment ça a marché, travailler en Jordanie en tant que femme. Ça allait bien. Je n’ai rencontré qu’un seul homme, dans le village, qui ne voulait pas me serrer la main ou me regarder dans les yeux. Comme nous travaillions dans un lieu sacré, j’étais voilée quand je travaillais. Les jeunes travailleurs bédouins n’ont jamais mis en question mon autorité et les vieux étaient presque paternels. Je me souviens le matin que mes pantalons usés ont finalement, après des semaines en grattant contre la pierre, eu un trou au niveau de la haute cuisse, près des fesses. Un vieil homme qui ne parlait que l’arabe m’a donné son keffieh à nouer autour de ma taille pour garder ma dignité.

Je crois qu’être femme étrangère en Jordanie est assez différent d’être femme locale. Quand un jeune homme voulait attendre un ami pour transporter une pièce de colonne de pierre, je l’ai pris dans mes mains et la déplacé moi-même. Les hommes ont seulement rit et me dit que, évidemment, en Scandinavie c’est les femmes qui sont fortes. On m’a souvent dit que les femmes scandinaves n’ont rien à voir avec les femmes bédouines.

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Ces deux mois m’ont beaucoup inspiré. J’ai vu comment je peux m’habituer à avoir très peu de choses, à ne pas avoir de l’électricité, à vivre sans portes et sans murs, à ne pas avoir l’eau coulante ou une toilette moderne. Après, on a fait, mon mari et moi, une expérience, pas du tout scientifique, de vivre sans électricité pour quelques semaines. On s’est passé de frigo et du ramassage d’ordures ménagères. On a parlé très sérieusement des toilettes sans l’eau, grâce a mes expériences.

Pourtant, l’expérience le plus bouleversant est peut-être le fait que j’adorais le désert — moi qui ne supporte pas le chaleur, moi qui suis brûlée par le soleil en moins de trois secondes sans IP50+, et tout ça de naissance même. J’ai appris que je ne suis pas nécessairement ni toutes les choses qu’on m’a dit quand j’étais petit ni toutes les choses que je me suis dit dans le passé. J’ai appris que je dois rester ouverte à moi-même.

Faustine est suédoise par naissance, bretonne par choix. Un jour, peut-être, elle sera française. Elle est écrivain et elle vit dans le Finistère.

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